Cartagena, La Manga, 2016, 2019 et 2024

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Ce n’est pas l’endroit le plus touristique de l’Espagne. On est loin de la spectaculaire Andalousie et de la tapageuse Catalogne… Il n’est ni le plus beau, ni le plus formidable. C’est un endroit qui à plein de défauts mais qui, au départ, est aussi l’endroit où mes parents se sont rencontrés… C’est l’endroit où j’ai passé tous mes étés d’enfance, c’est l’endroit où, même si je n’y ai jamais habité, est un peu chez moi.

C’est ici que l’on cultive une grosse partie des légumes que vous trouverez sur les étals des supermarchés. On surnomme même cette région : « le potager de l’Europe ». C’est une région aride, qui est la moins visité d’Espagne. Non pas que ça soit franchement moche… l’ensoleillement y est optimal, il y a de belles plages mais les touristes la boudent, sans doute parce qu’il y a mieux ailleurs.

Pourtant j’éprouve un attachement féroce à ses plages de sable fin, à son eau cristalline et à sa terre ocre. En revanche je n’envisage pas cet endroit en hiver. Étrangement je n’ai aucun envie d’y aller s’il ne fait pas chaud, si le ciel est gris et qu’on ne peut pas se baigner. Pour moi, ce lieu ne rime qu’avec été.

Je n’ai pas de bonnes adresses, de boutiques d’artisans locaux, ni de fabuleux restaurants ou de café super trendy à vous partager… Parce que la vie que j’y vis là bas est loin d’Instagram. Les plages sont bondés de néerlandais cramoisis qui ne savent pas que les horaires de plages sont de 10h à 13h et de 17h à 21h et on trouve plein de personnes âgées sur le bord des rues assises sur des chaises en plastiques qui jouent au parchis et les magasin sont tous fermés à l’heure de la sieste.

Il y a aussi ma tante qui revient sans doute de chez le coiffeur et qui boit une bière sans alcool sous sa clim’ du salon. Il y a mes grands-parents enterrés dans un cimetière calé entre les montagnes et la piscine où mes parents ont eu un coup de foudre est toujours là, au pied de ce grand immeuble à deux pas du mar Menor.

L’air n’y est pas plus pur, mais il sent le jasmin le soir quand on se balade. Les plages ne sont pas les plus désertes mais, le sable y est fin comme la farine et l’eau est transparente, elle est chaude, enveloppante, et il y a des tas de petits poissons qui viennent nous caresser les pieds. Oui il y a aussi des méduses mais ceux qui savent, savent que ce sont les blanches qui piquent. On mange des figues en les cueillant directement dans les arbres, pour le goûter il n’y a pas de nutella mais de la « Nocilla » et le chocolat en poudre s’appelle Nesquik. Il y a des yaourts à la banane, des « natillas » des « cuajadas » mangées avec du miel et une déclinaison impressionnante de manchego.

Sur la plage les gens vivent. Ils sont tous suréquipé et y passent la journée. Ils mangent, dorment, discutent et écoutent de la musique. Tous collés les uns aux autres et en s’en foutant complètement. Les gens se retrouvent à la plage, les familles se regroupent et les enfants passent leur temps à alterner entre manger des sandwich au thon, boire du Fanta et se baigner. Il fait trop chaud, alors près de l’eau, on peut se rafraîchir.

Quand j’étais petite ma grand-mère fouillait le sable au bord de l’eau pour attraper des coques. Elles les ouvrait et on mangeait ça cru, comme ça, le cul dans le sable. C’était doux. Elle est décédé il y a près de 20 ans et bizarrement je me souviens encore l’odeur fraîche de son déodorant et la manière qu’elle avait de mettre du crayon à lèvres.

J’ai toujours eu l’impression d’être le cul entre deux chaises. Française mais pas vraiment mais pas vraiment espagnole non plus. Je n’y ai jamais vécu mais les références culturels de mon enfance sont très liés à ce pays. En France je me sens espagnole et en Espagne je me sens française. Et j’ai toujours trouvé ça compliqué d’appartenir à deux endroits. D’être tiraillée. C’était souvent douloureux. Comme si je devais constamment « choisir » quel pays était le meilleur… Je deviens toujours chauvine de l’autre pays que celui dans lequel je suis.

Je suis bilingue depuis l’enfance et j’ai d’ailleurs choisis de faire allemand en première langue. Ne me demandez pas de parler allemand j’ai abandonné en 4ème et suis passée à anglais et espagnol finalement. Mais on m’a tellement emmerdée au collège que je ne parle pas espagnol en dehors de chez mes parents et des frontières ibériques. Mon mec dit d’ailleurs que mon corps change une fois la frontière passée. Je ne sais pas trop ce qu’il voit mais ça me faire rire de me dire qu’il y a même une transformation physique à me sentir plus complète. En revanche je suis incapable de parler espagnol à ma fille. Cela me demande un effort surhumain de m’adresser à elle dans cette langue et à ce jour elle sait juste compter jusqu’à 10….

Chez moi on n’écoutait pas de musique française, nous n’allions jamais au camping et je me trouvais bien plus proche de toutes ses familles qui traversaient la France et l’Espagne pour retourner au bled, la voiture surchargée, les valises pleines de cadeaux pour la famille.


J’ai une affection immense pour ce pays et pour cette région en particulier que personne ne connait. Heureusement, mes sœurs partagent avec moi cette amour incongru pour l’odeur des égouts de La Manga et du nettoyant utilisé pour les halls d’immeubles en marbre. Je suis soulagée de pouvoir évoquer avec elles le bruit du sable sous nos pieds lorsque l’on montait les marches qui menaient à l’appartement familiale et qu’elles comprennent ce qui se joue lorsque l’on y emmène pour la première fois les gens qu’on aime….

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